Size does not (always) matter.

Il y a quelques temps, je devais couvrir une manifestation sportive assez spectaculaire. Sport très proche,  avec un accès facile presque au contact des athlètes, et sans beaucoup de dégagements. Je croisais un confrère, souvent vu sur ce genre de manifestation, et m’étonnait de son choix d’objectif. Sans lui en faire part, néanmoins, tant il est vrai que l’ego de certains photographes ne souffre pas la critique. Il arborait un magnifique zoom 150-600mm, un truc de 50 cm de long au moins, énorme, surement idéal pour un match de foot, mais absolument pas adapté au contexte. Poids : 2 kg. Distance minimum de mise au point : 2,70m. A coté de lui, un autre confrère et moi, ayant chacun opté pour le grand-angle et les points de vue surbaissés, avions l’air de pygmées à coté de Rocco Siffredi. Ce qui nous fit rire tous les deux.

Pour les non initiés, il faut savoir quelques trucs, en résumant grossièrement.

D’abord, quelle que soit la qualité de l’objectif, plus c’est gros, plus ça emploie d’éléments optiques. Autant d’éléments entre la lumière et la surface sensible.  Donc plus c’est gros, moins c’est lumineux. Donc plus vous devez monter en sensibilité, ou descendre à des vitesses pas forcément compatibles avec une grosse focale. Autant de choses qui risquent de dégrader votre image.

Si c’est un zoom, plus il couvre un « Range » important, une grande plage de focale, moins la qualité optique sera bonne. Ainsi, à qualité égale, un zoom 70-200 mm sera de meilleure qualité qu’un 150-600, schématiquement. Moins d’aberrations chromatiques, plus lumineux, bref, je ne vais pas entrer dans la technique, ça ferait chier le lecteur. Certes, pour faire une photo de foot du match AS Trincan contre FC-Bures sur Yvette, la qualité, on s’en cogne un peu. Mais autant faire les choses bien, quand on aime ce qu’on fait…

Plus c’est gros, plus c’est lourd. Ce n’est pas pour rien que les gros zooms ont une poignée intégrée, permettant de poser en dessous un monopode, le plus souvent, comme on en voit sur les stades de foot. Porter un truc comme ça à bout de bras pendant 1h30 sans trembler est quasi impossible.

Rocco Nikkoni, appelons le ainsi, avait en fait, en permanence, cet objectif monté sur son appareil. Qu’il photographie un match de foot, de basket, de ping-pong, un spectacle de rue au milieu de la foule ou une manifestation chaude, il a son 600mm de la mort qui tue. Sa matraque, son goumi, sa poutre de Bamako numérique.

Il en est des objectifs photos comme des épées, comme des flingues, comme des voitures. Certains y voient, sans faire de psychologie de comptoir, une sorte de substitut phallique. Et le pire, c’est qu’aux yeux du public, ça marche ! Le pro, c’est forcément celui qui a la plus grosse, hey, c’est une évidence ! Et Rocco, qui le sait, pavoise, son manche à la main, shootant comme un pro, forcément, épaulant son zoom comme un commando empoigne son HK-416, avec toute la virilité du geste... Même s’il se rend bien compte qu’avec plus petit, parfois, il ferait mieux. Plus vite, plus beau, plus lumineux, moins bougé, moins bruité. Mais bon… « Faut faire genre », comme disent les djeunes !

Pffff… Ça me fatigue, ce genre de choses, mais ça me fatigue !

Autre symptôme de la Rocconikkonite, la rafale. Prononcer « Rrrafale », avec un R d’attaque très guttural, limite gratté dans le palais, et les deux « a » très rapides. Les APN modernes sont tous équipés de moteurs qui auraient rendus jaloux nos ancêtres. Sur un boitier récent, une rafale de 6, 7, 10 images par seconde est devenue monnaie courante. Ça fait un petit bruit jouissif, genre « cla-cla-cla-cla-clac », qui « fait pro ». Zarmaaaaaa, le gars il shoote comme un ouf, on dirait un photographe de moooOode !

Bref, la rafale est le complément o-bli-ga-toi-re du gros zoom pour tous les Rocco du monde. Certains déclenchent comme d’autres lâchent des rafales de MP5 sur un Tango. Soyons clairs, parfois, c’est extrêmement utile. Dans un sport rapide, la rafale est le moyen d’augmenter les chances d’avoir « le » cliché. Mais quand, quelle que soit l’action, on voit Rocco Nikkoni balancer systématiquement 10 ou 15 photos, on dubite. Si c’était un flingue, il devrait recharger tous les 3 mètres, et tirer derrière lui une remorque de munes, avec des petites roues, la classe dans le désert. Mais les cartes mémoires de maintenant, rapides et de grandes capacités, permettent ce genre d’excès. Avant, avec une pellicule 36 poses, on ne jouait pas trop au kéké, quand on shootait, c’est que ça sentait bon ! Maintenant, ça rafale à fond, ça tire dans le plafond, et après, on trie les patates. Le « Spray and Pray » adapté à la photographie… Bonjour le temps de transfert et de traitement  ensuite !
Déclencher vite, oui, mais à bon escient. En photo, il faut être fainéant. Shooter peu et bien, ou au moins, mieux. Sinon on se retrouve avec des gigaoctets de merde sur le disque dur, et on pleure…

Voilà, si un jour vous croisez un type avec un GrooOOoos zoom qui shoote comme un taliban sous acide, ne soyez pas impressionné… C’est peut-être un très bon, mais c’est aussi peut-être un benêt. Size does not always matter !

(Photo : Crédit inconnu)